Le snobisme des confitures

… et autres joyeusetés familiales.

« C’est du snobisme ! »

Combien de fois, moi-même ou mes productions, actes et choix divers, avons-nous dû faire les frais de cette accusation dans ma famille… ?

Ou comment une sentence lapidaire, utilisée en ritournelle défensive, sert de bouclier systématique à ces cabochards pour désigner tout ce qui sort de leurs us et certitudes.

Je me suis demandé un moment si je devais raconter l’anecdote à l’origine de cet article, ou la placer à la fin. Je ne sais toujours pas quelle est la meilleure solution, alors je vais la laisser à la fin. Mais peut-être que je me trompe… Bof… Peu importe !

En décryptant un peu ce qu’ils veulent dire par là, je vois dans cette cette crétino-sentence diverses significations :

« Je ne comprends pas ce que fait-dit Untel, donc c’est du snobisme/il est snob. »
« Je ne comprends pas ce que tu dis, donc tu es snob. »
« Je ne comprends pas ton besoin de précision, donc j’en déduis que tu me méprises, et si tu ME méprises, c’est que tu méprises tout le monde ! »
« Ce que fait-dit Untel me dérange (ou me fait de l’ombre), donc c’est du snobisme / il est snob. »
– « Untel ose faire quelque chose que je ne me suis jamais permis de faire, donc il est snob / c’est du snobisme. »
« Je ne me permets pas de faire ceci, donc si tu le fais je suis envieux, et pour justifier mon erreur (de ne pas oser le faire) et ma colère (de voir que tu le fais alors que j’en crève d’envie), je te balance une sentence à la con pour bloquer tout dialogue sur ce sujet. »
« Je ne suis pas snob ».
« J’ai l’habitude de faire comme ceci, donc tout ce qui n’est pas fait comme ceci est snob. »
« Si quelqu’un qui n’est pas de la famille le fait ainsi, c’est super, mais si c’est tel membre de la famille1, c’est snob. »

Ou comment traiter par le mépris quelque chose qu’on interprète (à tort) comme du mépris : « Les raisins sont trop verts », en quelque sorte.

Et enfin : « Maintenant que je t’ai dit que tu es snob (ou que ce que tu fais relève du snobisme), tu ne peux plus te défendre-HA-HA-je-t’ai-bien-eue ! »

Mais c’est ce paradoxe inconscient qui transparaît ainsi, dans l’usage de ces mots :

« Je me perçois comme une sous-merde parce qu’on ne m’a jamais valorisé sur mes réels talents, qu’on ne m’a signalé que mes lacunes, ou qu’on s’est raillé de moi… donc je vais accuser les autres de se croire supérieurs à moi. Je ne veux surtout pas me défaire de cette croyance à laquelle je m’accroche car ce serait trop dur de me rendre compte que c’était faux, donc de l’ampleur du gâchis et du sabotage que j’ai subis. »

Le propre du borné (qui souffre) est de s’imaginer qu’il doit clouer le bec à ceux qui pourraient l’amener à réfléchir un chouïa… Et malheureusement, très souvent, il en est fier !

Les mots « snob » et « snobisme » sont des instruments de choix dans la caisse à outils de ceux qui refusent de changer ces petites certitudes qui les cantonnent dans le refus d’évoluer. Certitudes qui, par perversion de l’esprit, sans doute, leur servent à justifier leurs complexes d’infériorité.

Lunettes mur

Mais aussi : « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ! » Car traiter autrui de snob indique qu’on le méprise (parce que jugé « méprisant ») tout en se positionnant comme le « méprisé » dans l’histoire. C’est une forme d’injonction paradoxale : « je te méprise donc je t’accuse de me mépriser, et par extension, de mépriser les autres ».

C’est-à-dire qu’en affichant cette accusation : « tu méprises les autres / tu prends les gens pour des cons », l’accusateur étend son statut de victime supposée au reste de l’humanité. « Les autres » n’étant que le prolongement de lui-même, ne percevant pas la limite entre lui et autrui.

Effet miroir, projection… où croyant voir chez autrui quelque chose d’irréel, on se crée un bouclier pour ne surtout pas voir les choses telles qu’elles sont. C’est, en d’autres termes : le rejet de ce qu’on ne veut pas voir.

Je parle ici – bien sûr – de l’acception Française des mots « snob » et « snobisme », qui possèdent un sens différent en anglais. Je préfère préciser car il m’est arrivé de devoir en discuter durant des heures avec un anglophone, pour l’aider à comprendre quel sens les Français donnent à ces mots.

Accuser de snobisme est une posture classique pour se positionner en prétendu modeste. Beaucoup de gens ont la prétention d’être modestes. Ce qui place finalement la modestie dans le registre de la fatuité. Certains sont très forts pour se prendre les pieds dans… leurs propres pieds !

Car en creusant un peu dans le concept, on peut saisir que la modestie est – à mon sens – du registre des hypocrisies (le « snob » est jugé comme infatué, dans le raisonnement de l’accusateur) : « voyez comme je suis humble ! Je me positionne en concave (en creux) par rapport à la (supposée) convexité (en bosse) du « snob ». Je suis modeste mÔa ! »… N’est-ce pas ?

Accuser autrui d’être snob (donc de manquer de modestie) c’est tenter de l’amener à renoncer à toute humilité de se reconnaître à sa juste valeur et/ou de se comporter de façon authentique. Oui ça semble compliqué dit comme ça, il faudrait que je trouve une autre formulation, mais tout de suite je suis fatiguée par les festivités de cette fin d’année, alors j’y réfléchirai mieux plus tard (ou pas).

Je ne sais pas si c’est redondant dans les familles où les traits autistiques sont fréquents, mais en tous cas, dans la mienne, c’est quasiment une règle : « Tout ce qui diffère de moi, tout ce que je ne comprends pas, tout ce que je n’ose pas, tout ce que je m’interdis de faire par peur de me montrer bizarre… est snob » (le mot « excentrique » fut aussi utilisé dans ce sens). Et je constate une chose : ce sont ceux qui présentent le plus haut niveau d’alexithymie et de traits autistiques qui usent le plus de ce procédé, parmi les miens.

Je suppose que j’ai réussi à ne pas tomber dans cette grossière défense, du fait que dans ma tribu d’origine, je suis celle qui a le plus écopé de cette insulte. Et les plus zélés à me sortir ces mots furent les membres de ma fratrie. Et ce, dès l’enfance : je devais avoir une dizaine d’années, la première fois, puis ce fut quasi systématique dès que j’ouvrais la bouche pour exprimer un avis, pour parler de quelque chose qui m’intéressait… Alors très tôt, j’ai compris la toxicité de ces mots : « snob », « snobisme »… et j’ai eu envie de rechercher les causes inavouables de leur emploi.

Ma « sheldonienne«  de mère, elle, n’a jamais songé à analyser ce mot dont elle fut énormément étiquetée elle aussi : elle l’a juste relayé sans se rendre compte qu’elle perpétuait, sans le vouloir, une chaîne de médisances dont elle fut victime toute sa vie.

Combien de fois ai-je entendu des proches baver ce cliché : « Oh Xxxx [prénom de ma mère], c’est une bourgeoise ! ». Ce qui n’a pas de sens mais semble bien arranger ceux qui le disent. Et outre ma mère, une de mes sœurs et moi-même avons souvent dû écoper de ce type de qualificatifs à l’emporte-pièces.

Je crois aussi que le lexique que nous utilisons, le flegme apparent, la raideur posturale de nos dos… bref : tous ces petits détails qui caractérisent certaines personnes dans le spectre de l’autisme, peuvent amener des interlocuteurs à nous prendre pour des gens mondains, empruntés, voire arrogants. Je me souviens d’une réunion de famille où j’avais invité mes parents et ma seconde belle-mère, mes beaux-frère et belle-sœur, qui me dirent après coup qu’ils étaient très intimidés face à mes parents, parce que ceux-ci usaient d’un langage soutenu pour s’exprimer, ce qui les avait amenés à croire que mes parents étaient issus de la bourgeoisie conservatrice, alors qu’ils sont issus d’un milieu pauvre et prolétaire depuis des générations.

L’ennui, c’est qu’au sein même de la famille, on use des mots snob-snobisme pour s’entre-qualifier : comme si la souffrance induite par ces préjugés, venant de l’extérieur, devait être absorbée ou renvoyée en écho à l’intérieur de la boîte familiale. Plutôt que de défendre le groupe, ses membres en sont venus à se renvoyer la boule puante entre eux.

Il y a aussi le fait du perfectionnisme, qui n’arrange rien non plus : faire mieux, se décarcasser pour produire quelque chose de bien, soigner les détails… est considéré comme compliqué, pas assez simple pour être honnête, trop ambitieux. Alors on accuse celui qui perfectionne de le faire par vanité, donc par snobisme. Quelqu’un de modeste ne doit pas tenter de faire trop bien. Tenter d’améliorer un processus… c’est se la péter. Faire quelque chose d’original aussi : c’est vouloir faire son intéressant, donc c’est du snobisme. CQFD.

Pourtant, quand on tente d’améliorer quelque chose, c’est bien qu’on considère utile de l’améliorer ? Et on ne tente d’améliorer que ce qu’on considère comme imparfait… Où donc se trouve l’orgueil, là-dedans ?… ?

Il se trouve que ma mère, aussi, est très perfectionniste. Et son emploi du mot « snobisme » en fait un paradoxe incarné.

Voici donc l’anecdote, plutôt « marrante » :

Quand, après avoir fait des confitures, j’en ai offert à ma sœur. J’avais trouvé chouette d’orner mes pots d’une jolie étiquette imprimée, indiquant le contenu : encadré, caractères « Times », couleur violette pour lui donner un petit côté rétro. Quelqu’un ne sachant pas que c’était un pot de mes confitures aurait donc pu penser qu’il provenait d’une quelconque épicerie fine.

Etiquette confiture

Ma mère, qui fit beaucoup de confitures dans sa vie, avait pour spécialité cette recette de confitures d’orange-citrouille. Recette que j’ai reprise en l’améliorant à ma façon. Quand elle vit le pot et constata sur l’étiquette la présence d’épices dans la composition, elle s’écria : « Oh ! Ça c’est du snobisme ! » sur un ton dédaigneux. Ma sœur, amusée, lui a aussitôt répondu qu’il s’agissait d’un pot de mes confitures que j’avais apporté la veille. Prise en défaut, ma mère a changé de sujet : si elle avait su préalablement que c’était de moi, elle n’aurait pas parlé de snobisme car elle me fait confiance et apprécie mes fantaisies culinaires. Mais ne le sachant pas, elle est tombée dans le panneau.

Pour ma mère, ce que les gens font différemment, autrement que selon ses habitudes, c’est du snobisme. Mais pas s’il s’agit de ses enfants parce que ses enfants sont parfaits, bien sûr. C’est déjà une chance qu’elle nous ait épargné cela. Mais ce faisant, elle a transmis le virus à sa descendance, et les contaminés n’en ont pas fait meilleur usage, bien au contraire.

Le réflexe d’accuser autrui de snobisme ressurgit quasi-systématiquement chez eux. C’est leur principale défense, une sorte de slogan brandi à toute occasion. Et ils en usent aussi, outrageusement, pour régler leurs comptes dans la tribu. Ma mère n’a rien vu venir, n’a pas non plus cherché à stopper ces méthodes. Je crois qu’elle ne s’en est jamais rendu compte.

Ce dont je suis certaine, et en extrapolant à peine, c’est que pour au moins deux membres de ma famille, la lecture de  l’étiquette des confitures les aurait amenés à s’écrier : « Mais c’est super ! Waouh ! J’en veux ! » Seulement, je suis certaine aussi qu’ils auraient dit : « c’est du snobisme ! » en sachant qu’elles venaient de moi.

Pas un procès d’intention : c’est juste parce que je les connais bien et que ce genre de situation s’est produit maintes fois.

Je pense avoir cerné le sens de cette posture chez eux : comme j’ose faire ce qu’ils n’osent se permettre mais admirent chez les autres (les étrangers à la famille), ils peuvent trouver bien que des gens fassent différemment, mais ne le tolèrent pas si ça vient d’un membre du clan. Et si ça vient de moi, plutôt que de trouver ça chouette, ils préfèrent immanquablement taxer cela de snobisme.

J’incarne l’excentrisme pour eux : un autre nom pour le snobisme, dont le sens est – de fait – différent, mais qui signifie la même chose dans leur esprit. C’est à dire que pour eux, être « excentrique », c’est faire des choses différemment dans le but de se faire remarquer. N’ayant jamais bien compris mon sens logique, mon besoin de précision, ma curiosité, ma culture générale plus étendue que la leur du fait de cette curiosité, mon langage particulier, mes inventions et créations diverses, mon ignorance originelle de certaines barrières sociales, mes centres d’intérêts jugés « intellos », mon impassibilité apparente, ma lenteur prise pour du flegme… ils ont toujours eu l’impression que je  faisais exprès pour me démarquer, pour faire mon intéressante… Parce que dans leur raisonnement, être différent de la majorité ne peut être qu’une posture sciemment choisie, et non un état naturel.

C’est certes un trait de discours largement partagé par les gens, en général, mais quand ça atteint un tel niveau de systématisation, on n’est plus dans le registre de la normalité, là. Dans ma famille, c’est « au cube » qu’on accuse autrui d’être snob, et moi plus encore, parce qu’il semble que j’incarne tout ce qu’ils aimeraient gommer en eux-mêmes. J’ose être, dire, voir et faire tout ce que eux s’interdisent.

En somme, les membres de ma fratrie ont hérité du fonctionnement maternel et chacun (ou presque) l’a repris à son compte pour se défendre contre tout ce qu’il voit comme une menace pouvant ébranler ses croyances. Et il se trouve aussi que ce sont des personnes qui présentent beaucoup de traits autistiques (autant, sinon plus que ma mère et moi : c’est dire !). C’est à ces trois-là que je pensais quand j’ai dit à la psychiatre que j’étais loin d’être la plus autiste dans ma famille.

Le processus est tordu : ils prennent le contrepied de ma mère, en somme. Ce qui aboutit au même résultat dans l’absolu. Juste avec une différence de cible2.

Quand ne pas se savoir porteur d’un fonctionnement autistique s’associe à la psychorigidité, on risque de se construire des biais cognitifs toxiques…

Comme quoi, la logique de certains autistoïdes peut tout à fait s’accommoder d’approximations, quand il s’agit de justifier son refus de sortir de l’ignorance…

©Blandine Messager – 2017

(1)  – Moi, le plus souvent, en l’occurrence.

(2) – Là où ça se corse, car c’est moins drôle, c’est quand l’une du clan, au cours d’un repas de famille, m’avait accusée de « prendre les gens pour des cons » au cours d’une tirade abjecte, mais tellement stupide et atterrante que je n’ai pas réagi car le contexte comme le moment étaient inopportuns. Bien que relevant partiellement du même sujet, je préfère remettre la narration à une autre fois (si j’y arrive), car ça se croise avec un autre aspect de l’autisme qui mérite d’être abordé.

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