Le cauchemar ADMINISTRATIF

 

 

Dans la série « Viens Voir Comment Je Vis »…

J’avais publié ici le « scan » de deux courriers pour illustrer cet article. Mais pour des raisons professionnelles, je les ai retirés. Je vis dans un pays où l’artiste indépendant handicapé qui ne fait pas de chiffre est à la fois considéré comme un loser, n’a droit à aucun statut pro et se trouve cantonné au rôle de handicapé-assisté-sous-citoyen. Alors tant pis, ce sera sans « images ».

Je vais me permettre un peu de diversion avant l’article. Pourquoi donc ? Juste comme ça. Parce que. Voilà. J’ai envie. Et toc.

Hypocrisie volontaire de ma part (oui, ça m’arrive mais quand ça m’arrive je le sais et je sais pourquoi). À entendre les petites réflexions récurrentes entendues au cours de ma vie, je serais donc une brêle d’artiste nulle même pas foutue de vendre ses productions, ce qui prouve que :

  1. Mon travail c’est de la daube puisqu’il ne se vend pas.
  2. Faudrait que j’arrête de me la péter artiste parce que si je l’étais vraiment, ça se vendrait.
  3. « Regarde par exemple, Bénédicte de Gélagnac… tu sais, la femme du dentiste à Boboville ? Eh bien depuis qu’elle fait de la peinture (sic), elle a une galerie à Paris qui expose ses petits formats peints au lavis de Château Margaux sur toile de lin, les yeux bandés, par solidarité envers les victimes de la faim au Krèvladalistan, se vendent comme des petits pains et bla-bla-blah… » (Ben ouais Ducon : quand on a tout ce qu’il faut pour se déplacer, qu’on est bien gaulée, qu’on a un nom et un statut social… on ne peut qu’être une super « winneuse »).
  4. Les artistes qui vendent sont des « bons » (même ceux qui vendent de la merde : oui oui oui !).
  5. Ceux qui gagnent leur vie de leur art sont ceux qui le méritent.
  6. Les collectionneurs sont des gens de goût, raison pour laquelle ils se fient à la cote des artistes connus et ne prendraient pas le risque de se corrompre avec des inconnus sortis de Pétaouchnoque.
  7. Ceux qui ne vivent pas de leur art finissent par disparaître et c’est une forme de sélection naturelle.
  8. Les galeristes sont « des gens sérieux et compétents, qui sillonnent les routes de France pour dégoter des artistes cachés là où personne ne les a encore découverts » (mais c’est marrant, on ne les voit jamais chercher) et ne se fient pas, mais alors  PAS – DU – TOUT  à la cote des élus qui auront les faveurs de leur galerie.
  9. Je ne suis pas une peintre de qualité parce que sinon j’aurais un loft-atelier décoré avec style comme dans les revues de déco et je mesurerais un mètre soixante quinze, au moins, pour cinquante kilos (en dessous d’un mètre soixante, les femmes peintres sont nulles, surtout si elles ont des mômes, sont grosses et ont plus de cinquante ans).

Diantre ! Je me surprends à être facétieuse et espiègle.

Mais trêve de médisance et d’ironie. Je dois être positive et je vais positiver parce qu’il faut et que c’est bien de positiver. Voilà.

En espérant que la suite demeure compréhensible malgré tout, je vous prie de me pardonner cet intermède jubilodéfoulatoire.

Bonne lecture ! 

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Ces deux courriers résument la relation (essentiellement épistolaire) que j’entretiens depuis toujours avec les administrations. Et encore, j’ai vécu des périodes bien plus dures dans ma vie, comme le fait d’avoir vécu des années sans couvertures sociale et santé, c’est à dire sans existence administrative.

[Cela peut sembler aberrant que de telles situations existent, mais c’est pourtant « simple » : une femme handicapée (diagnostiquée ou non avec un handicap) neurologique, mère au foyer, au chômage de longue durée (du fait de son handicap qui la rend incapable de s’adapter à la plupart des jobs salariés) ou carrément hors du circuit du marché du travail, totalement dépourvue de revenu, vivant recluse et tributaire du bon vouloir de son conjoint (ou partenaire de vie commune) pour sa couverture sociale, incapable du fait de ses difficultés dans les fonctions exécutives, n’est pas en situation d’accéder seule à une couverture sociale. Ce sont des situations certainement très courantes parmi les femmes autistes ou neuro-atypiques, pour qui les tâches administratives sont souvent insurmontables.

Sans parler du fait que la notion de « foyer » pour l’accès aux aides sociales et à la sécurité sociale donne tout pouvoir à n’importe quel mari tyrannique : la femme n’ayant droit à aucune aide du fait que le conjoint a des revenus, se retrouve face à une situation kafkaïenne. Ainsi, une femme au foyer, sans statut professionnel lui ouvrant droit à la « sécu », avec un partenaire de vie refusant de l’assurer sur sa carte vitale, ne peut même pas demander la CMU, du fait que le conjoint a des revenus.

Ce sont aussi des situations critiques du fait que leur inexistence administrative les rend très vulnérables à tous les abus. Hormis pour ce qui concerne les enfants, ces femmes pourraient disparaître : il faudrait longtemps avant que quelqu’un s’en aperçoive, donne l’alerte, vu qu’elles vivent dans l’isolement, terrées chez elles, et qu’en l’absence de couverture sociale, il n’y a pas non plus de consultations chez les médecins, sauf urgences absolues.]

Il m’a fallu un temps fou pour préparer ces courriers. J’en avais déjà constitué le texte il y a un mois, mais pas réussi à les imprimer ni les poster, tellement c’était confus dans mon esprit. J’ai pu les recopier hier dans un format courrier, les dater et signer, y ajouter les justificatifs, mettre sous enveloppe et envoyer. Que des tâches d’une grande banalité pour le commun des mortels, mais qui pour moi supposent des efforts, du stress, du temps, des idées obsédantes et dévorantes, qui s’accumulent en s’amplifiant durant des périodes longues et douloureuses. Le tout avec des conséquences matérielles généralement lourdes car il est très difficile d’obtenir l’indulgence de la part d’agents administratifs incrédules.

D’où la nécessité, comme je le dis dans ces courriers, de créer un service pour les personnes autistes et/ou avec TDA/H, consistant à leur fournir une aide ponctuelle à domicile (par exemple deux heures chaque trimestre, au moins), apportée par un travailleur social spécifiquement formé pour les travailleurs indépendants handicapés neurosensoriels, afin de les aider à accomplir leurs démarches administratives (fiscales, sociales, patronales…) et leur comptabilité (pour les plus petites structures de type auto-entreprises, artistes, professions libérales à petit chiffre d’affaire ne permettant pas de rémunérer un cabinet comptable pour s’occuper de tout). À cela s’ajoute le fait que, pour les artistes-auteurs, les rouages de l’AGESSA/MdA sont très compliqués et leurs permanences quasiment impossibles à joindre, à moins d’avoir plusieurs mois devant soi pour obtenir une réponse.

L’an dernier, une amie autiste m’avait parlé de son histoire jalonnée de galères administratives, et je réalisai soudainement que d’autres personnes étaient dans mon cas. Auparavant, je croyais que ça ne relevait que du TDA/H (parce que ça fait partie des symptômes permettant le diagnostic de TDA/H). Et l’apprenant, ça m’a redonné confiance en moi pour oser en parler et demander de l’aide. Avant cela, j’en avais tellement honte que je n’en parlais à personne. Et durant les périodes où j’ai « non existé » socialement, j’étais tellement écrasée de culpabilité que, hormis mon conjoint de l’époque (qui n’avait pas voulu m’assurer sur son numéro de sécu, mais ça, c’est une autre histoire) et la psychiatre qui me suivait, personne ne le savait. J’allais chez le médecin sans carte vitale (je n’en avais pas) et prétendais à chaque fois que je l’avais oubliée, pour ne pas avoir à expliquer, et je réglais tout en espèces…

Après mon diagnostic de TDA en 2006, on m’avait proposé l’aide d’une travailleuse familiale pour mes démarches administratives (c’était pour ça que je l’avais demandée, via une association qui gérait ces travailleurs, et ça leur semblait surprenant), mais ce ne fut pas très efficace car elle n’était pas vraiment formée pour ça. Elle m’avait juste aidée à mettre de l’ordre dans mes relevés bancaires, c’était tout. Alors j’avais vite compris qu’il valait mieux la solliciter pour aller faire les courses ou m’accompagner au parc prendre l’air. Elle était tellement horrifiée de me voir vivre tous volets fermés avec mon bambin qui ne sortait que rarement, et le plus souvent à la nuit tombante, que mes histoires de paperasses lui passaient carrément au dessus de la tête. Elle n’avait pas tort, mais jusqu’à cette époque, je n’avais pas aucune couverture santé (puis ça s’était reproduit depuis), car même lors de la naissance du gamin, on avait dû payer la totalité des frais de clinique. L’enfant était heureusement couvert par l’assurance santé de son père.

Je n’ai une couverture santé et une mutuelle que depuis 2011, époque où j’ai commencé à vivre en couple avec mon compagnon actuel. C’est lui qui fit les démarches. Je vivais jusqu’alors dans un tel imbroglio administratif que j’étais incapable de voir par quel bout commencer à résoudre le problème : tous les détails me venaient simultanément à l’esprit, sans hiérarchie et m’attaquer à une représentation graphique du problème, pour mieux le comprendre me semblait alors insurmontable. Pourtant c’était ce que j’aurais dû faire : un graphique sur une grande page pour hiérarchiser les étapes de résolution.

 

Ce qui n’est pas sous mes yeux n’existe pas.

Chez moi, j’ai affiché un calendrier-agenda imprimé sur le mur près de mon ordinateur. Une page par mois, avec une case-ligne par journée, et des codes couleurs ajoutés au surligneur. C’est le seul moyen que j’ai pour savoir que j’ai des rendez-vous à assurer. C’est déjà très compliqué pour moi de synchroniser ces panneaux affichés avec mon agenda de sac, mais avec la supervision de mon compagnon, j’y arrive : il me rappelle régulièrement que je dois sortir l’agenda de mon sac pour y noter les éléments du calendrier, et inversement.

[Le web, c’est bien : cela rend visibles les personnes, les proches… que je ne vois pas. Car si je ne vois personne, personne n’existe non plus et ça ne me manque pas vraiment. Avec Internet, je me suis rapprochée des humains : des inconnus, des relations, des amis, de ma famille aussi. On m’a toujours reproché de ne m’intéresser à personne, mais maintenant que j’ai des visuels de tous ces gens, que je les vois par leurs écrits, leurs « murs » sur les réseaux sociaux et leurs photos (eux-mêmes ou leurs publications), j’ai découvert le sens de l’existence des autres. Oui, ils existent ! Mais sans Internet, les gens n’existeraient pas dans mon esprit, hic et nunc. Eh bien il en va de même avec l’organisation en général : si c’est sous mes yeux, ça existe, et si pas, ça n’existe pas (sauf si on m’en parle mais ça peut générer du stress et des angoisses).

Je peux ainsi passer des mois sans téléphoner aux deux plus âgés de mes enfants, qui vivent à l’autre bout de la France. Cela ne me manque pas (par chance à eux non plus car ils sont comme moi). Pourtant, quand je pense à eux, j’ai envie de les voir. Mais je ne pense à eux que si un détail visuel me le rappelle, et il faut que mes yeux tombent dessus. Cela n’a strictement rien à voir avec un manque d’amour maternel ou filial, mais bien avec un fonctionnement cérébral particulier. Nos liens affectifs sont très forts, chaleureux, nous nous aimons fort et tenons les uns aux autres plus que tout, mais notre façon de communiquer n’a rien de conventionnel. Je crois que c’est très fréquent chez les familles d’autistes, où il n’est pas nécessaire de se téléphoner ni de se voir « à tous bouts de champs » pour s’assurer de l’affection.]

Depuis que je réponds à des questionnaires relatifs à l’autisme chez les adultes, je m’évertue à signaler à chaque fois ce manque d’aide administrative auprès des personnes concernées par une activité indépendante (c’est à dire, même si solitaires : des chefs d’entreprise en regard de la législation), car il n’y a pas que des salariés, parmi les travailleurs handicapés : il y a aussi des chefs d’entreprises !* J’ai appris récemment qu’il en serait question dans le projet de 4e plan Autisme et j’espère vivement que ce projet soit retenu.

Avec nos mines de « gens normaux » (ou à peu près), et dans mon cas, mon style rédactionnel correct, les interlocuteurs nous croient capables d’accomplir nos obligations administratives, mais ce n’est pas du tout le cas. Et l’invisibilité ajoute à la complexité et au harcèlement administratif, car on nous prend pour des imposteurs.

C’est grave, c’est lourd.

© Blandine Messager – 2017

 


 

(*) – Les artistes et auteurs, selon la législation Française, sont eux aussi des « chefs d’entreprises ». Un concept que je n’ai jamais pu intégrer : pour moi, un chef d’entreprise est quelqu’un qui mène une entreprise, donc des salariés. Alors le fait de considérer un travailleur indépendant sans personnel comme un « patron » est pour moi absurde. Et à plus forte raison un artiste, dont l’activité est très éloignée du concept d’entreprise, à moins de salarier des « petites mains » pour faire le travail à sa place.

P. S. – Les documents présentés uniquement pour consultation dans cet article sont personnels, même si anonymysés, et donc ma propriété. Ils n’ont pas à être sortis du contexte de l’article sans mon autorisation.

P. P. S – Les tests d’évaluation des fonctions exécutives qu’on passe dans le cadre du diagnostic de TDA/H n’ont aucune valeur sur le terrain. Je les avais passés « haut la main » en 2006. J’étais tout à fait capable SUR LE PAPIER (donc en théorie) de hiérarchiser les tâches qu’on m’avait fournies dans le désordre pour ce test. Il serait bon de cesser de se baser sur un tel test (s’il est toujours en vigueur) pour évaluer le niveau d’aptitude aux fonctions exécutives chez les adultes. Je suis parfaitement capable de rédiger un courrier, d’élaborer un planning si j’ai tous les éléments sous les yeux, mais de la théorie à la pratique, on passe du simple fossé, facile à enjamber, au CANYON !

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2 réflexions sur “Le cauchemar ADMINISTRATIF

  1. Comment pourrais-je ne pas lire un article intitulé « cauchemar administratif » ?
    , (voir ericlucas point org, section « Supplice Administratif Français »)
    Merci pour cet article, mais je n’ai pas trouvé les fameuses « deux lettres »… Si ce sont les citations en italiques, ça ressemble à des explications données à des fonctionnaires, mais ça, ils s’en fichent pas mal… (et de toute façon même quand ils comprennent et même quand ça les touche, leur système ne leur permet pas d’en faire quoi que ce soit, à part quelques mots de soutien par oral et en tête à tête – et bien inutilement)…

    Aimé par 1 personne

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