Des fois c’est cool, puis des fois moins, puis des fois pas et puis des fois pas du tout…

Lights in blue

La synesthésie.

Mais c’est toujours intéressant à observer.

Observer la synesthésie : en tant que public non synesthète, pour se rendre compte (un peu) de ce que ça pourrait bien être, vécu de l’intérieur ; mais aussi en tant que synesthète soi-même, pour tenter d’y repérer un quelconque mécanisme qui permettrait d’en dégager des règles. Ces dernières pouvant potentiellement permettre de mieux communiquer sur ce vécu.

J’en avais déjà parlé l’an dernier dans cet article. Mais aussi, indirectement, dans celui-ci.

Là, j’aimerais montrer un petit exemple intéressant car il sort des clichés habituels.

La semaine passée, un ami a partagé sur facebook une petite animation sympa.

À la fois fascinante pour les fondus de mathématiques, mais aussi pour les visuels en général, du fait de son aspect ludique.

Me voilà donc, quelques jours avant, en train de commencer à visionner cette petite vidéo ludique : un grand cercle uni, qui se divise en d’autres cercles sur fond blanc.

Au bout de quatre ou cinq secondes de ce ballet de disques colorés, un « pshiiit » s’introduit dans la vidéo, à chaque translation des éléments sur l’écran.

Je me suis d’abord demandé si c’était moi ou la vidéo, alors j’ai désactivé le son : aucun changement.

Puis je me suis dit que ça pouvait être des sons internes correspondant aux pulsations de mon coeur. Alors j’ai accéléré la vidéo : les « pshiiit » ont accéléré.

Donc voilà : il me suffit de voir des pastilles de couleurs se déplacer sur fond blanc, pour que ça s’entende dans ma tête.

Ça produirait un joli son, harmonieux, ce serait cool, mais là, pas du tout ! C’est un affreux bruit à mi-chemin entre le « pshiiit » et le « bziiit » et ça fait mal aux oreilles. En tous cas, ça fait mal dans la tête, là où affluent les perceptions des bruits, recueillis normalement par les oreilles.

Seulement voilà : avec ma synesthésie, certains petits amusements vidéos peuvent se transformer en épreuve. Rassurez-vous, une épreuve pas bien méchante malgré tout. Cependant, faudrait pas non plus pousser Mémé car c’est particulièrement irritant et, dans un contexte social ou productif, ça pourrait s’avérer carrément nuisible.

Imaginez une simple soirée entre amis, où l’hôte aurait la « bonne idée » de projeter des images de ce genre sur un écran, afin d’agrémenter la soirée ?

Ou encore, imaginez un repas de famille où quelqu’un aurait la « bonne idée » d’allumer la TV, mais quand même la gentillesse d’en éteindre le son, croyant que ça suffirait pour ne pas perturber la conversation ?

Ou bien, pensez à ces panneaux publicitaires lumineux et animés, qu’on voit maintenant fleurir en bords de routes ?

Nous vivons une époque où l’image animée est partout. Et quand bien même elle n’est pas affublée de sons, elle n’est pas silencieuse pour certains comme moi.

Et je peux vous le dire : c’est une véritable nuisance !

Ainsi, la moindre translation d’un objet visuel dans mon champ perceptif, même en l’absence de son, peut me faire percevoir plus qu’un mouvement. Comme je l’ai déjà expliqué dans d’autres articles, si je conduis sur une route droite et calme, et qu’un piaf passe juste devant ma voiture, il n’y aura pas qu’un mouvement face à mon pare-brise. Et si je ne m’attends pas à cet événement, le bombardement « audiovisuel » que ça suppose peut me faire sursauter. Et sursauter quand on est au volant peut mener à une embardée. Je ne parle même pas de la sensation d’aiguilles sur le dos de mes mains, qui ne manque pas de m’assaillir à chaque fois qu’un imprévu survient dans mon champ sensoriel.

Comme le plus souvent, cela se produit en une fraction de seconde assez petite pour que j’aie le temps de réagir (en une fraction de temps proportionnelle), j’arrive à gérer. Mais il suffit d’un coup de fatigue, ou de la concordance d’autres stimuli s’y ajoutant : un vêtement inconfortable, un passager qui parle, une odeur qui me dérange… pour que ça se transforme en risque de faire une bêtise au volant.

Je me souviens aussi des repas de famille chez mon ex belle-famille, où l’usage était de maintenir la TV toujours allumée alors que nous étions censés discuter autour d’une table (donc TV vraiment pas nécessaire puisqu’il y avait largement de quoi s’occuper avec la conversation). Dans ces circonstances, le stress provoqué par cette affluence de stimuli me mettait en état d’irritation et je pouvais devenir irritable, désagréable, ou simplement commettre des impairs diplomatiques dans la conversation : combien de prises de bec dues à cette avalanche de sensations non requises ? Avec le recul du temps, je réalise maintenant que bien des moments de mauvaise humeur, que je ne sais analyser en direct, auraient pu être évités si je l’avais compris plus tôt, et peut-être trouvé aussi les moyens de l’expliquer à des gens pour qui c’est du charabia. Pas gagné mais bon… Si j’avais pigé plus tôt pourquoi il m’est si souvent arrivé d’être désagréable avec des gens, j’aurais pris les devants.

Trame quadri

Plus récemment, lors d’un anniversaire chez ma nouvelle belle-famille, nous étions tous réunis devant la cheminée, avec là aussi, en parallèle, un téléviseur grand écran allumé, passant des clips avec le son en sourdine. Soirée d’enfer où je suis restée poliment assise sur ma chaise, mais totalement absente à la conversation. D’autant que dans les clips, les couleurs sont la plupart du temps encore plus intenses et « crachantes » que lors d’autres types d’émissions TV.

Je ne sais toujours pas comment expliquer aux gens comment éviter de me mettre dans « ces états » sans passer pour une emmerdeuse, ni comment éviter de vexer les gens lorsque, durant des assemblées, je « speede » pour me casser avant la fin des réjouissances. Pas plus qu’il n’est simple de fournir une explication à mes moments d’isolement à l’écart du groupe : aller fumer une clope dehors, me mettre dans un coin à explorer mon smartphone, le nez collé dessus, pour bien signifier qu’il vaut mieux ne pas m’adresser la parole…

Il va falloir que je travaille là-dessus. Il n’est jamais trop tard pour apprendre, je pense.

 

© Blandine Messager – 2017

 

P. S. – Mon seul regret est de ne pas l’avoir su plus tôt : ce n’est qu’aux alentours de l’an 2000 que j’ai appris que j’étais synesthète (c’est à dire que les autres ne le sont pas pour la plupart), et que ces dernières années que j’ai compris que ça s’inscrit dans un champ neurologique plus large (douance, autisme, TDA/h…). C’est à dire que, apprenant que rien n’existe par hasard dans ma tête, que ça porte un nom, j’ai aussi conscientisé mes limites et compris qu’il est en mon droit d’adopter des mesures afin de limiter ma fatigue et mon stress.
C’est à cela que servent les diagnostics : à s’autoriser – enfin – à adapter son environnement à soi-même (dans la mesure du possible), plutôt que de se détruire à tenter vainement de s’adapter à un environnement qui ne l’est pas (et ne le sera jamais). De même que cela permet d’avoir une preuve argumentaire pour se libérer de pressions sociales qui, pour certains individus comme moi, peuvent coûter la vie.

Car en l’absence de diagnostic clair ou complet, la honte de ne pas être capable de vivre « comme tout le monde » empêche de poser ses limites, dans un environnement humain où seules prévalent les « preuves » officielles.

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Une réflexion sur “Des fois c’est cool, puis des fois moins, puis des fois pas et puis des fois pas du tout…

  1. Bonjour, je suis synesthète moi aussi 🙂

    Depuis petite, les chiffres ont des couleurs. 0 est une sorte de gris foncé transparent, comme une vitre teintéé, 1 est blanc, 2 est bleu, 3 est rouge, 4 est proche du noir mais pas tout à fait, j’ai un peu de mal à nommer la nuance, entre le vert et le brun très foncé mais plus proche du brun, sauf que je sens qu’il y a du vert foncé dedans et que c’est si près du noir qu’il est difficile de les différencier. 5 est vert « aigu », « pomme » mais en plus « flash », presque fluo, 6 est orange, 7 est vert foncé, 8 est brun (je ne précise pas les nuances chaque fois, je les vois clairement mais ce serait long, disons qu’il est brun-roux, on pourrait dire Terre de Sienne), 9 est noir, 10 est entre gris clair…

    Les sons aussi. Orange est un mélange de noir et d’orange, justement, étrange est un mélange de turquoise et d’orange et dans mélange, le turquoise tire plus sur le vert.

    Quand j’écoute de la musique, il y a des sons, des mouvements, des textures. L’intensité varie selon la stimulation sensorielle et mon état d’esprit. Les émotions ont des couleurs aussi mais ça, c’est peut-être plus commun puisqu’en anglais, on parle d’être « bleu » quand on est triste, ou en français, bleu de toi, vert de rage… Il est étonnant que ces émotions « chaudes » soient cependant associées à des couleurs communément appelées « froides ». Dans mon for intérieur, elles ont d’autres couleurs cependant.

    Ce qui est amusant, c’est que, quand je ressens et cherche à décrire l’état d’esprit d’une personne et/ou son état émotionnel, ce sont aussi des couleurs et mélanges de couleurs qui me viennent à l’esprit. J’ai aussi entendu dire qu’on associe un type de bleu particulier à la schizophrénie et, bizarrement, je « vois  » exactement de quel bleu il s’agit même si je serais bien en peine de le décrire.

    Je ne savais pas cependant que cela pouvait aller dans l’autre sens, que les couleurs et formes déclenchent des sons, par exemple, comme vous le décrivez, mais bien sûr, pourquoi pas, cela semble tenir au niveau neurobiologique, il n’y aucune raison que cela se passe dans un sens et pas dans l’autre même si c’est peut-être moins courant ou témoigne peut-être d’un état encore plus « actif/activé » (par exemple, je me rends compte que je perçois les stimuli avec une intensité différente selon mon état de fatigue, certaines choses m’agressent toujours, d’autres ne m’agressent pas quand je suis en forme mais qu’on n’essaie pas de me toucher quand je suis fatiguée, par exemple !

    J’ai banni la TV pour ma part depuis longtemps. Les nouveaux appareils ont un son et une image moins agressifs que les anciens mais, bien sûr, beaucoup d’émissions ont des couleurs et des sons criards qui m’insupportent toujours autant. Cela me met aussi de mauvaise humeur.

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