Ah, toi aussi tu… ?

Beetle Collection

D’après maints témoignages lus dans l’autistosphère du web, il semble que les intérêts restreints se manifestent différemment chez les hommes et les femmes autistes.

Hormis les histoires « bateau » de trains, de Pokemons, de collections de stylos roses, de hublots de machines à laver et autres trucs qui tournent et font surtout tourner la tête des « spécialistes » dont c’est devenu une obsession envahissante au point de réfuter toutes les autres formes d’intérêts restreints…

Chez les garçons et les hommes, ces IR sont souvent plus durables (de quelques années à la vie entière) plus circonscrits à peu de domaines (parfois même un seul), et à des domaines pas forcément proches de leur quotidien : astrophysique, roman policier, cinéma des années trente, construction des cathédrales, salmonidés, guerre de 14-18, pratique d’un instrument de musique, pratique d’un sport, chasse au trésor, mycologie, collections diverses… Il arrive d’ailleurs parfois qu’un IR se transforme avec bonheur en carrière professionnelle, quand se présentent des opportunités d’y accéder.

Chez les filles et femmes, les IR sont souvent moins durables (mais pas forcément non plus) et plus éclectiques tout en étant plus circonscrits à des domaines qui touchent personnellement la personne elle-même et son environnement immédiat. Certaines disent ne pas avoir d’IR précis, mais souvent, si on gratte un peu, elles en ont : sous la forme de toquades transitoires de type jeux ou d’addictions diverses. D’ailleurs, l’IR relève en soi d’une forme d’addiction.

Ainsi, beaucoup de femmes autistes déclarent se passionner pour certaines sciences humaines (moyen de pallier leurs difficultés d’empathie cognitive) qui leur offrent des grilles de lecture de leur environnement humain : tests psychométriques et projectifs, graphologie, astrologie, morphopsycho, symbolique, arts divinatoires divers dont psychanalyse (clin d’œil goguenard) …

Pour peu qu’un problème ou événement grave, important… leur arrive, c’est CE sujet qui devient un intérêt restreint, notamment durant la période qui préoccupe. Par exemple, une femme autiste qui va traverser une épreuve de santé, va transformer sa maladie en intérêt restreint jusqu’à ce qu’elle ait glané suffisamment d’informations sur le sujet, au point d’en acquérir une expertise et arriver face au médecin nantie d’autant, sinon plus d’informations « techniques » sur sa maladie. Une fois guérie ou certaine de maîtriser assez le sujet pour se mettre à l’abri, cet IR va se dissoudre et elle passera à autre chose. Mais l’acquis demeure. Ce n’est donc pas dépourvu de bénéfices à terme.

Et tout ceci dans un niveau d’intensité anormal. Pour donner un exemple concret : j’ai eu un cancer il y a quelques années. Lors des séances de radiothérapie, j’ai passé quelques heures en salle d’attente, à observer les femmes présentes et à devoir répondre à leurs souhaits de converser. J’ai constaté que la plupart d’entre elles (pour ne pas dire toutes) ne savait rien de la nature de ses carcinomes, ni pourquoi on leur avait attribué tel ou tel traitement. Elles venaient là, comme résignées, parce qu’on leur avait dit qu’il fallait le faire, souvent très désemparées, déprimées… alors que j’y allais « la fleur au fusil », joyeuse de pouvoir bénéficier de soins gratuits et de savoir pourquoi. J’avais fouiné « à donf » sur ce que j’avais. J’en connaissais la nature, la prévalence, la taille, la localisation, l’état des recherches, la prévalence géographique à travers le monde de ce type de tumeur, les causes environnementales possibles… etc. Et ces nanas de me regarder avec les yeux ronds, décrire ce que je connaissais de ma maladie. Nulle d’entre-elles ne songeait à s’informer : la peur, peut-être ? Pour ma part, quand je suis face à un problème, je m’y plonge pour tout savoir : ne pas savoir est pour moi la pire des sources d’anxiété. Me documenter obsessionnellement m’a permis de bien vivre ces années de soins et, peut-être ? De m’en débarrasser.

Pareil par exemple avec un problème juridique : elle va devenir experte en CE problème jusqu’à sa résolution. Puis pourra ultérieurement mettre son expertise au service d’autrui si on le lui demande un renseignement, même si elle est sortie de cet IR (mais auquel cas il ne sera plus actualisé).

Une autre ayant des enfants en bas âge va développer un IR et une expertise en matière d’allaitement maternel. Telle autre étant concernée par un problème lié à la sexualité, va développer une expertise en sexologie. Telle autre encore, pour pallier ses difficultés d’interprétation et de reconnaissance des visages, se focalisera frénétiquement sur la morphopsychologie. L’amoureuse va faire de son ou sa partenaire un intérêt restreint, au point parfois de l’envahir, ou bien celle-ci, qui souffre de TCA, va devenir experte en diététique, parfois à des niveaux de maîtrise du sujet bien plus importants que ceux des diététiciens professionnels eux-mêmes, à qui elles pourraient en apprendre.

Et il s’agit bien d’intérêts restreints, dans le sens ou ces activités mobilisent la majeure partie du temps et de l’énergie disponibles, au point de ne plus avoir la moindre minute d’attention possible pour autre chose, d’y penser jour et nuit et d’en arriver parfois à ne plus rien pouvoir faire d’autre. Bref : l’IR, c’est de l’Amour ! Et de l’Amour passionnel. Parfois pour le pire, mais pas que…

Bien sûr, il y a des exceptions : un homme peut avoir plusieurs IR non forcément durables au cours de sa vie, une femme peut en avoir plusieurs et avec l’un plus important que les autres, qui dure toute la vie.

Mais dans l’ensemble, ces IR, s’ils sont typiques de l’autisme, ne sont pas à considérer comme pathologiques, car ils permettent de bien vivre et même de mieux vivre que les autres ce qui nous arrive. La pire connerie consisterait à vouloir sortir un autiste de son IR, je pense. Car c’est ce qui le sustente, le rend heureux. L’IR est la clé du bonheur de l’autiste. Bien accompagné, soutenu et aidé, il peut en faire sa vocation et partir de cela pour intégrer des connaissances annexes qui lui ouvriront d’autres horizons. En le laissant se focaliser sur un sujet, il pourra ensuite se « défocaliser » de celui-ci, enrichir ses bases de données, en faire quelque chose d’utile pour lui-même comme pour les autres.

Dans l’autistosphère du web, si on a un renseignement précis à demander : il suffit de poser une question et miracle : on a toujours un expert qui connaît la réponse ! Et qui va même aller au delà en déversant devant notre porte des brouettées d’informations qu’on n’a pas forcément demandées. Mais c’est ce qui fait aussi le charme des autistes.

Mais en toile de fond de ces intérêts restreints, revient toujours cet auto-centrage typique des personnes autistes, souvent taxé d’égocentrisme, voire d’égoïsme. Et dans ce contexte il est parfaitement logique que les femmes autistes transforment leur vécu personnel, leur propre personne, leur environnement immédiat en intérêt restreint, y développent DES expertises.

Comme me l’a dit judicieusement Val, une bonne copine autiste Asperger : « Ah, toi aussi, tu intérêrestreintises tout ce qui te touche de près ? » Alors que je fournissais un exposé détaillé d’un sujet de santé « pointu » qui m’avait touchée personnellement.

De même que depuis quelques années, j’ai intérêtrestreintisé l’autisme en général et ma personne dans l’autisme en particulier : tout mon temps y passe, le peu d’argent dont je dispose est dépensé en bouquins, je poursuis mes démarches en vue d’une évaluation diagnostique sérieuse, je tiens ce blog, toutes mes recherches web ne concernent que ce sujet, je passe ma vie au peigne fin du matin au soir, je soûle mon homme à ne parler que de ça, je ronge mon frein pour ne pas en parler aux autres gens (ce qui m’empêche de me concentrer sur tous les autres sujets de discussion)… Et bien que n’ayant aucune légitimité pour cela, j’ai constaté, à la lecture et au contact de professionnels censés s’occuper d’autistes, que je pourrais leur en apprendre.

Bien sûr, j’ai d’autres activités. Enfin, une autre seulement, et très secondaire en ce moment, puisque tant que je suis focalisée sur l’autisme, je n’arrive à rien faire d’autre (ou médiocrement), et que seule la fin du parcours signera sans doute la fin de cet IR (la libération par la légitimité !), dont je garderai le bénéfice à vie : la connaissance et le repos de savoir enfin comment je fonctionne neurologiquement et comportementalement. Et je pourrai passer à autre chose, mais forte de cette connaissance de mon fonctionnement. De même que je garde bénéfice de tous mes IR passés : c’est de l’engrangé, du capital inaltérable. Quelle chance n’est-ce pas ?

C’est dommage et ce serait chouette que les plus courageux de ces professionnels (psychiatres, psychologues, neurologues, généralistes, éducateurs aussi…) descendent un peu de leur Olympe pour aller à la rencontre et à l’écoute de ces adultes autistes qui en ont fait leur spécialité, pour y puiser matière à mieux travailler avec eux, à mieux cibler leurs recherches, à mieux cerner et recevoir les personnes autistes, mieux les connaître, mieux concevoir les aides dont ils ont besoin, les respecter… mais on ne pourra pas changer ce monde ni ses aberrations, de toutes façons. Et puis on ne peut pas demander à tout le monde de faire preuve d’autant d’humilité et d’intelligence que Laurent Mottron, en recrutant Michelle Dawson pour l’épauler dans son centre de recherche.

Et oui, tous ces intérêts semblent bien restreints. Je suppose que vu depuis les hauteurs prétendument neurotypiques, ça doit paraître bien petit, sinon minable que de limiter sa vie quotidienne à une ou deux seules activités.

Mais qu’on vienne me demander des renseignements sur un de mes IR passés ou présents, et on verra bien qui, des intérêtrestreintiseurs ou des normosurvoleurs n’a pas perdu son temps !

© Blandine Messager – 2016
P.S. – Merci à toi, Val, pour ce mot magnifique, que j’ajoute à ma collection de néologismes capillotractés préférés.
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12 réflexions sur “Ah, toi aussi tu… ?

  1. Comme je vous comprends! Asperger est mon intérêt restreint depuis mai. Nous en sommes en août! Je n’arrive pas à en décrocher. Même si j’ai arrêté la démarche diagnostique car elle fait plus de mal autour moi que ce que j’aurais cru, je continue à écumer le net pour trouver la moindre info, le moindre bouquin. Je lis Attwood pour la deuxième fois… J’ai passé et repassé tous les tests existants. Sinon j’ai deux ir: la musique et la musculation. J’ai cette tendance à être monomaniaque et obsèdé par un sujet d’intérêt de telle sorte que je ne m’occupe que de ça….

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  2. Merci pour cet article ! (oui, je découvre le blog un peu tard et lis tout sur le tas ^^ ) Ça répond à pas mal de mes doutes sur ces fameux « intérêts restreints » qui me faisaient dire : ah ben non voilà je peux pas être autiste, je m’intéresse à trente mille choses… (mais en plus je pense être HQI aussi donc… forcément…). Tu décris bien le mécanisme de : avoir besoin de savoir pour tout, se documenter seule, pouvoir être dans la documentation et l’obsession pour quelques jours seulement (j’ai en effet beaucoup ça pour les problèmes de santé que j’ai eus, les procédures administratives, ou les sujets qui touchent mes proches). Et en ce moment mon « intérêt restreint » c’est bien sûr… l’autisme au féminin 🙂

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  3. Pour le fait de faire de son intérêt restreint son domaine professionnel, ce n’est pas sans risque. Depuis l’école primaire, j’ai toujours voulu être botaniste ; j’y suis aujourd’hui parvenue mais vu que côté relations humaines c’est très très compliqué, ça abîme sérieusement la passion et du coup, on se retrouve un peu « sans rien » dans sa vie. C’est aussi une situation où on est tout particulièrement exposé à être exploité par autrui, vu que c’est notre passion on est très heureux de faire partager ses connaissances et compétences, de tout mettre en œuvre pour produire un très bon travail sans compter son investissement ; certains (et même beaucoup) savent très bien exploiter la situation jusqu’à mettre la santé de la personne en danger. Ce n’est probablement pas vrai dans tous les cas, mais c’est un risque réel.

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    1. Oui, je comprends bien car cela m’est arrivé. Mais ayant aussi bossé dans des domaines ne relevant pas de mes centres d’intérêts, j’ai aussi expérimenté des jobs qui ne me passionnaient pas, et où je ne pouvais fournir que des prestations médiocres. Dans les deux cas, mes interactions sociales étaient aussi lamentables. Mais au moins, pour le premier cas, je faisais quelque chose qui m’intéressait et où je pouvais exceller. Au moins, il y avait déjà cette satisfaction. Cependant, je me suis souvent trouvée en butte à des opportunistes qui reprenaient mes travaux à leur compte et j’ai plus souvent travaillé pour la gloire que contre rémunération.

      Je crois que ce qui pourrait permettre d’éviter ces exploitations et récupérations, serait la reconnaissance du statut de « travailleur autonome à profil autistique » (pour éviter d’être traités comme des demeurés), avec un accompagnement (soutien pour éviter de se faire exploiter) et l’intervention de professionnels pour briefer les employeurs et collègues, afin d’éviter les comportements d’ostracisme, de harcèlement, de condescendance… auxquels on doit se confronter quand on n’est pas doué en interactions sociales.

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  4. Tiens c’est drôle dans ma vie j’ai eu une moitié d’IR « de femme » et une moitié d’IR « d’homme », et je suis non binaire…

    Ce qui est devenu un IR (centré sur le genre, la transidentité etc). Et bcp de mes amis trans autistes sont incollables sur le sujet, écrivent des blogs dessus (comme moi)…

    Ce colle à 100% à cet article.

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    1. Mon sexe biologique et mon genre sont bien féminins, mais j’ai toujours eu l’impression d’avoir un cerveau fonctionnant au masculin et de mieux comprendre les raisonnements des hommes que ceux des femmes. Et pour les IR, je suis effectivement à cheval sur les deux versants.

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