SA/HPI et raccourcis réducteurs

montage klimt

Ces derniers jours, j’ai vu passer des infos relatives à des confusions entre le syndrome d’Asperger et le haut potentiel (QI > 130), côtoyant d’autres infos tout aussi inappropriées prétendant qu’une personne à haut potentiel ne peut pas être en même temps touchée par le syndrome d’Asperger.

Il va y avoir du boulot pour démêler tout ça !

… Et mettre fin à tous ces clichés réducteurs issus de l’ignorance.

Ainsi, j’ai entendu, de la bouche d’une psychiatre que « tous les surdoués sont un peu Asperger » ! Ce qui est assez costaud, de la part d’une praticienne censée recevoir des adultes dans un centre de ressources autisme. Mais nous sommes en France, avec ses « quarante ans » de retard.

(Je me demande toujours comment ils ont fait pour calculer ces quarante ans : pourquoi pas cinquante ou trente ? Cela repose sur quelles données ? En tous cas c’est bien pratique, cette histoire de « quarante ans de retard » car ça permet de donner une image assez proche de la réalité du terrain, quand on prend le risque de s’y confronter.)

Une autre, via le web, prétend à l’inverse que les surdoués ne peuvent en aucun cas être aspies.

Dans les deux cas, l’erreur est grossière.

C’est aussi erroné que de dire que tous les surdoués sont hyperactifs ou que tous les hyperactifs sont des surdoués. Car cela aussi, on le lit et on l’entend.

Il serait sans doute temps de veiller à ne pas tout mélanger.

Cela fait vingt-cinq ans que je sais que je suis surdouée (j’assume pleinement ce mot et je renvoie les objecteurs à leurs propres peurs de s’assumer, voire pour certains, à leur hypocrisie). J’avais trente et un ans quand je reçus cette nouvelle bouleversante. Je connais bien ce « milieu » des personnes à haut potentiel, pour avoir fait partie d’une association d’adultes*, d’une association pour les enfants dits « intellectuellement précoces », pour avoir énormément réseauté pendant des années sur les forums et groupes du web, pour avoir moi-même administré un forum pour personnes à haut potentiel. Des surdoués, j’en ai rencontré pas mal, en « live » comme à l’écrit.

Ce que je peux dire, c’est que la majorité d’entre-eux n’est pas autiste ! Et que si certains traits discrets peuvent souvent les toucher, ils se révèlent tout à fait adaptables à la vie en société : ils peuvent faire des études, travailler en entreprise, parfois dans des conditions stressantes, aimer partir en vacances, mener des équipes avec charisme, suivre des conversations à plusieurs, pratiquer des sports d’équipe, jouer à des jeux sociaux, mentir, tricher, faire rire sans tomber à plat, deviner les intentions des autres, anticiper, tenir leur planning (parfois sans agenda ni listes !), gérer une entreprise, téléphoner, faire leurs démarches administratives, dormir la nuit et pas le jour, être rapides dans leurs réparties, agir et réagir à temps, voir leurs amis autrement que sur le web… ils peuvent mener une vie tout à fait « normale », voire « surnormale », comme on se plaît à le dire avec humour, dans l’entre-soi des hauts potentiels.

De même que j’ai parmi mes relations de proximité une personne avec autisme de haut niveau qui n’est pas surdouée, même si son intelligence est époustouflante dans son centre d’intérêt restreint, elle reste peu performante intellectuellement sur la plupart des autres domaines. Son QI a été évalué, il est hétérogène (ce qui est fréquent dans le SA et l’AHN) et hyper spécialisé dans un seul domaine (l’orientation perceptive), tous les autres subtests sont moyens. Bien intégré socialement malgré cela, il a fait de ce centre d’intérêt son métier.

Revenons-en à ces adultes surdoués, milieu que je connais déjà « un peu »…

Oui, certains d’entre-eux manifestent, de façon évidente, des traits autistiques marqués qui peuvent les handicaper lourdement dans leurs interactions sociales. Et ils sont clairement surdoués aussi : tout à fait capables, hors champs socio-sensoriels stressants, de faire preuve d’une intelligence générale et sociale certaines. Mais cette capacité n’est pas innée chez eux. C’est leur intellect performant qui leur a permis d’apprendre à s’y repérer. Pas sur le terrain, la plupart du temps, car là oui, ils sont vraiment handicapés, mais en différé et en théorie, avec le filtre du temps nécessaire qui leur permet d’analyser leurs perceptions à posteriori, et de comprendre les autres. Il y a certes un temps de décalage.

Et si les surdoués ne peuvent pas avoir de SA – croyance inverse ! – il va falloir m’expliquer mon histoire et mon fonctionnement de tous les jours avec des justifications valables. De même que je sais ne pas être seule dans ce cas : il y a d’autres personnes HPI+SA en France, estampillées sur les deux tableaux, qui peuvent en témoigner (et le font).

Parce que surdouée je le suis : mesurée, contrôlée et confirmée par voie officielle (je ris de devoir le dire ainsi). Avec un QI hétérogène, mais clairement dans le haut potentiel sur les subtests chargés en « facteur g ». Pourtant avec certains subtests carrément « foirés », dont notamment la vitesse de traitement, inférieure à la normale. Car oui, il existe des barèmes de calcul du QI qui permettent de calculer un global malgré une hétérogénéité, notamment avec la WAIS-III, que je connais bien pour l’avoir passée au début des années 2000, puis étudiée et remâchée de façon obsessionnelle durant plusieurs années pour en comprendre les mécanismes (ouvrages de Jacques Grégoire, notamment). Depuis le passage à la WAIS-IV, je me suis déconnectée de cet intérêt restreint, car les changements dans la structure du test m’ont désemparée (je n’aime pas qu’on change les règles). Alors j’ai abandonné ma quête frénétique d’informations et de réflexions sur ce sujet. Mais je sais que cette nouvelle version est probablement plus équitable que la précédente, d’après le peu que j’en sais.

Toujours est-il qu’avec les aptitudes intellectuelles que j’ai, j’aurais dû « crever le plafond » durant ma scolarité et poursuivre des études brillantes.

Mais j’étais trop rigide pour tolérer le passage du primaire au secondaire : un seul prof ça va, mais plusieurs… passer de l’arithmétique aux maths modernes m’a fait me cabrer et devenir sourde aux cours de maths. Et d’autres changements que je n’ai pas tolérés dans mon histoire : comme ce déménagement quand j’avais dix ans et demi, qui m’avait plongée dans un état dépressif terrible. Je voulais retrouver ma maison d’avant, ma ville, les personnes que j’y connaissais, le style de vie, et cette rupture d’environnement m’avait plongée dans un désarroi total : j’avais l’impression d’arriver dans un pays étranger, de ne pas parler la langue, et que les nouveaux compagnons scolaires étaient tous plus effrayants et tonitruants les uns que les autres. J’étais déracinée. D’extraterrestre (pas terrestre extra), je devenais extraterrestre apatride en exil. En maternelle et primaire, je vivais dans l’isolement par rapport aux autres enfants, avec qui je ne jouais que « à côté », gentiment, mais là, je vivais dans la terreur des autres, leur harcèlement vis à vis de moi se chargeant de me terrifier plus encore. Car non seulement j’étais bizarre, mais en plus, je n’avais pas l’accent local.

Dès la sixième, ma scolarité était foutue. Je me savais irrécupérable car je voyais bien que cet environnement était trop épuisant pour moi, que je n’arrivais pas à m’adapter à son organisation, au fonctionnement social des pré-ados et ados et que je n’arriverais jamais à supporter tout ce stress. J’ai supplié mes parents de me sortir du collège durant des années. Je voulais suivre ma scolarité par correspondance, mais à cette époque c’était réservé aux enfants handicapés ou hospitalisés. Or il était impossible en ces temps de me faire diagnostiquer un handicap : je n’avançais pas en fauteuil roulant, je n’avais pas besoin d’une canne blanche… donc je n’étais pas handicapée.

En septembre, on nous fournissait l’emploi du temps de l’année. Je l’enregistrais « par cœur » et il était acquis pour moi. J’avais un peu de mal avec les cours qui alternaient toutes les deux semaines, mais ça pouvait aller. Mais la plupart du temps, quelques semaines après, il était fréquent que des modifications y soient apportées. C’était là que survenait un gros problème : j’avais enregistré UN emploi du temps, mais impossible d’intégrer les modifications dans ma tête. Et le reste de l’année devenait un enfer : j’arrivais en classe à une heure inadéquate, ou avec mes affaires pour les cours correspondant à l’emploi du temps initial, et me faisais tancer vertement par les profs, railler par les « camarades de classe », parce que j’étais à côté de la plaque. Il arrivait aussi qu’on me « lourde » carrément du cours parce que j’en avais prévu un autre. J’étais donc considérée comme « je-m’en-foutiste » par les profs, et « débile » par les autres élèves. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Je n’ai ensuite fait qu’acte de présence jusqu’en seconde, et d’absence aussi les derniers temps. Dès ma première année d’école, j’étais incapable de suivre les cours, de préparer mon cartable, de participer aux travaux de groupe, aux activités sportives, de me déshabiller/rhabiller dans les temps au vestiaire, de comprendre le fonctionnement d’un cahier de texte/agenda, d’écouter un cours avec des éclairages inadaptés ou avec un bruit de fond, de supporter le préau, le réfectoire à cause du bruit… et les récréations étaient une torture sensorielle et sociale pour moi…

Et puis j’avais mal au ventre. Tous les jours, je passais de longs moments prostrée, en boule, à grelotter en attendant que ça passe. Ma mère avait tenté de m’amener chez médecins et chirurgiens, croyant en une « appendicite chronique », mais ils n’ont su évoquer autre chose qu’un mal psychosomatique, autrement dit, dans la pensée de l’époque : du cinoche !

Alors au collège : on ne me faisait passer dans la classe supérieure chaque année que parce que les profs essayaient de m’aider car ils voyaient bien que j’étais intelligente, tout en se lamentant de mon incapacité à suivre en classe ou à participer aux activités. Jamais personne n’a songé à m’observer dans la cour, pétrifiée dans mon coin, cherchant un endroit ombragé et silencieux pour m’abriter, ou traversant le préau les doigts dans les oreilles, ou cherchant aussi à communiquer, sans doute maladroitement, avec d’autres enfants, me faisant rembarrer parce que j’étais trop bizarre, que je parlais de sujets qui n’intéressaient personne… Nul ne comprenait ce qui m’arrivait et je me sentais complètement à côté de la plaque. Je m’automutilais, aussi (dermatillomanie : j’en reparlerai plus tard, dans un autre article). Si je n’avais été « que » surdouée, j’aurais été capable de suivre et de m’intégrer, voire devenir populaire, comme cela arrive parfois aux surdoués bien dans leur peau.

Mes parents, trop occupés ailleurs, faisaient confiance au système scolaire et ne s’intéressaient pas beaucoup à ma scolarité, pas plus qu’à ma santé. Et puis à cette époque, les psychologues et apparentés, c’était juste pour les fous et les débiles. Aucun parent n’aurait avoué consulter un psy pour son enfant, c’eut été humiliant. Et les psys scolaires de l’époque n’étaient pas plus psychologues que je suis plombier. Et puis s’ils avaient fait cette démarche, elle aurait été plombée d’avance : j’aurais été étiquetée psychotique, placée en psychiatrie, droguée… ? je n’y aurais pas survécu. Alors finalement, ce déni m’a sauvée, comme le déni de l’autisme de mon fils l’a sauvé à son tour, quelques années plus tard. Dans un pays où l’autisme est si mal abordé par les professionnels et institutions, mieux valait le cacher et tenter de se débrouiller avec « les moyens du bord ». Mais quand même… j’aurais bien aimé qu’un nom soit donné à mon état, qu’on m’explique ce que j’avais et comment faire pour vivre avec sans perdre son temps ni subir des injonctions impossibles à honorer, qu’on me donne des outils…

Je ne vais pas lister toutes mes lacunes, car cette liste fait plus de soixante pages (envoyées à un CRA, qui n’a pas voulu lire ce document ni m’évaluer) car ce serait trop long et indiscret ici. Je ne livre que quelques grandes lignes sur ce blog, juste à titre illustratif.

Mais voilà : si oui, je suis surdouée, je suis aussi handicapée. Et lourdement handicapée. Depuis toujours. Alors venir me raconter que les personnes à haut potentiel ne peuvent pas avoir de SA… qu’on me permette d’y voir un sujet d’indignation ; qu’on me permette aussi d’en rire : c’est tellement grotesque !

La facture est salée. Passons aussi sur les détails. Ne pas reconnaître les deux versants coexistants du fonctionnement d’une même personne, c’est – de toutes façons – la condamner.

Et ce n’est pas tolérable.

Le haut potentiel ajouté au SA confère à ses détenteurs cette capacité à transformer ces caractéristiques en centres d’intérêts restreints, et à passer des années à étudier ces sujets au point d’en devenir des spécialistes avertis, et même parfois plus que des professionnels censés les évaluer. Il existe des spécialistes avertis, bien sûr, mais il sont si rares en France, se comptant sur les doigts de la main, que seuls ceux qui vivent dans les « bonnes » régions ont le privilège d’accéder à un diagnostic.

Quant à cette histoire de surdoués « tous un peu aspies »… Heureusement que ridicule ne tue pas et laissons cette foutaise aux psys incompétents.

© Blandine Messager – avril 2016

P.S. – Sur ce sujet particulier, je recommande vivement la lecture de cet article.


(*) Mensa. J’y avais été admise après avoir passé la session des tests officiels de cette association (98e percentile). Ce n’est que des années plus tard que je passai une WAIS III chez psy, avec des résultats également dans la douance.

Image en début de l’article : montage d’après un tableau de Gustav Klimt.

 

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6 réflexions sur “SA/HPI et raccourcis réducteurs

  1. Les « 40 ans de retard » ne sont pas un chiffre au hasard, ils correspondent au recul puis l’abandon de la psychanalyse dans le monde anglo-saxon dans les années 70, et tout à l’inverse en france, à une propagation puis une main-mise des concepts psychanalytiques.

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  2. Bonjour, merci pour ce témoignage. De mon coté je suis surdoué, testé et validé (WAIS IV) et je suspecte sur ma personne un aspie, certains proches confirment ma suspicion (ils sont informés et me connaissent bien). Alors voilà, est-ce que cela vaut le coup d’avancer avec un CRA si c’est pour se voir répondre que je ne peux pas être les deux ?

    Aimé par 1 personne

    1. Ça peut valoir le coup dans certaines régions. Pour savoir si le CRA local est compétent pour les adultes, il vaut mieux se tourner vers les associations régionales (qui sont indépendantes), ou réseauter sur facebook, où il y a des groupes de personnes avec TSA (plus ou moins fermés, certains sont secrets) qui échangent des informations sur les différentes possibilités d’obtenir un diagnostic sérieux. Je ne peux pas en dire plus sur ce blog afin d’éviter de provoquer d’éventuelles réactions nuisibles de certains professionnels qui pourraient se sentir visés.

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  3. Et bien, en cours de diag dans un CRA, le premier bilan qui mène à d autres tests est : Hésitation entre HQI malgré l hétérogénéité ou TSA puisque les deux sont incompatibles…
    Comme quoi, un certain nombre de CRA semble homogène.

    Aimé par 1 personne

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