Le rire en différé

 

Un des aspects du cerveau autistique est le traitement différé des influx sensoriels et cognitifs*.

 Il est maintenant connu que les personnes avec autisme réagissent en différé. Par exemple, si on leur pose une question, leur réponse intervient après un temps de pause plus ou moins long, correspondant au temps nécessaire à leur cerveau pour élaborer la réponse. Cela peut aller de plusieurs secondes à des temps beaucoup plus longs se chiffrant en minutes, heures, jours et au delà dans certains cas extrêmes.

Différentiel

C’est à dire que la question est enregistrée correctement : comme via un magnétophone ou un caméscope, mais stockée dans une zone obscure de la mémoire afin d’être traitée ultérieurement, ou bien stockée par morceaux, que le sujet doit ensuite reconstituer à la manière d’un puzzle pour pouvoir y répondre.

Tiroirs apothicaire

Ce n’est pas la mémoire qui fait défaut, car tout est enregistré, mais la capacité de récupérer les éléments stockés. Pour donner une image, c’est un peu comme le magasin d’un apothicaire, où tout est là, dans des milliers de tiroirs allant du sol au plafond de l’officine, mais où les étiquettes des tiroirs sont peu lisibles et où il faut fouiller, ouvrir maints tiroirs, pour en extraire les informations, puis les regrouper, puis les ordonner, pour enfin pouvoir fournir une réponse.

La mémoire est intacte mais les moyens d’y accéder sont peu efficients.

Cela explique, notamment, l’absence (ou la carence) de sens de la répartie en cas de discussions animées ou de joutes verbales. L’autiste détient les clés, mais ne sait pas dans quelles poches il les a mises.

Aujourd’hui, il m’est arrivé une micro-aventure de ce genre, certes anecdotique, mais tout à fait typique de ce fonctionnement. Des « comme ça », il m’en arrive tous les jours. Mais comme celle-ci est plutôt marrante, je l’exploite.

Il ne s’agit pas de mémoire, au premier abord, mais bien de traitement différé de l’information, avec traçage mémoriel du processus permettant de comprendre que cela touche aussi la mémoire.

Sur facebook, ma fille a publié une image que voici :

quand t'achètes chien

Je l’ai vue…

Puis j’ai zappé sur d’autres informations pendant plusieurs minutes.

Puis, dans ma tête, j’ai entendu un rire : le mien. Un rire fort, intense !

Mais ça faisait plusieurs minutes que je visionnais des informations sérieuses, ne prêtant pas à rire. Ce rire venait donc de quelque chose d’antérieur.

Alors, moyennant un effort pour récupérer ce qui avait bien pu me faire rire de la sorte, j’ai repensé à cette image que je suis allée rechercher.

Bande magnétiqueCe rire initial, je l’avais enregistré dans ma mémoire comme sur une piste audio, sans me rendre compte que je riais. Heureusement que mon cerveau a enregistré la bande son avec la même précision qu’un dictaphone. Ce qui m’a permis de me souvenir que j’avais ri de quelque chose. Ne restait plus qu’à retrouver l’origine « documentaire » de ce rire.

Ce phénomène, beaucoup d’autistes le vivent au quotidien.

poisson rouge.jpg

Comme dit mon compagnon (en simulant avec ses mains les ouïes du poisson rouge) : « il faut le temps que ça arrive jusqu’au cerveau ! »

En réalité, pas tout à fait. Car ça fait déjà longtemps que l’influx est arrivé au cerveau. Mais il faut effectivement beaucoup de temps pour que ça parvienne jusqu’à la conscience.

Et il en va de même pour tout. La douleur, par exemple : l’autiste peut donner l’impression de ne pas ressentir la douleur parce qu’il peut ne rien manifester sur l’instant. Mais à posteriori, il peut réaliser qu’il a souffert (après un laps de temps différent selon les circonstances et les individus), et même revivre la douleur passée comme un film qu’il se repasse, au point de voir ressurgir la douleur physique de façon aussi intense et intacte que sur l’instant initial.

Donc non ! L’autiste n’est pas insensible, loin de là ! C’est juste que le temps nécessaire au traitement de l’influx est plus long.

Il ne faut pas oublier non plus que celui-ci manquant de congruence**, il n’est pas en état de fournir des réponses hic et nunc. Et cela relève du même processus : il lui faut du temps pour récupérer les données dans les tiroirs. Donc si on l’agresse, il ne peut pas répondre assez vite et se trouve donc désarmé.

congruence

Pourquoi les autistes sont harcelés à l’école (ou au travail) ? Parce qu’ils ne savent pas se défendre. Et comme d’habitude, dans les interactions humaines, il est toujours plus facile de taper sur les plus faibles.

système nerveuxIls ne savent pas se défendre parce qu’ils manquent d’empathie cognitive, donc de congruence, donc de répartie, donc de réflexes (et cela rejoint les troubles moteurs typiques du syndrome d’Asperger)… parce qu’ils enregistrent tout, mais traitent ces informations en différé. Parce qu’ils les rangent dans des recoins et tiroirs échappant à leur regard intérieur.

Je suis donc tentée d’en déduire que l’empathie cognitive est largement corrélée au traitement des influx sensoriels. CQFD ! (Je crois que le « CQFD » va entrer dans mon vocabulaire « bloguiste » comme un fil rouge).

Et c’est ce que j’ai compris depuis pas mal de temps : l’autisme est avant tout un trouble du traitement des influx sensoriels.

Le reste n’est que développement à partir de ce fait…

Ou baratin.

© Blandine Messager – 2016

(*) Voir à ce sujet les travaux du Dr Bruno Gepner sur la vitesse du traitement des influx sensoriels et informations chez les autistes : ici et ici.

(**) Congruence (terme mathématique appliqué aux sciences humaines) : aptitude à fournir des réponses ad hoc à des sollicitations dans la communication. Aptitude à adapter son comportement et ses propos à ceux des autres dans les interactions. C’est imputable à l’empathie cognitive. La définition de Carl Rogers de la congruence n’est pas du tout contradictoire, mais elle relève de la psychothérapie, alors qu’on parle ici de psychologie et de communication empathique. Le fait que, pour Carl Rogers, la congruence corresponde à « l’équilibre parfait entre la prise de conscience et l’expérience » (donc le contraire du fait alexithymique) est conforme à la notion de congruence en communication, avec pour différence que dans le premier cas il s’agit essentiellement de relation à soi et dans le second, il s’agit de relation aux autres. Et sur le plan émotionnel, et empathique : pour bien se relier aux autres, il est évidemment nécessaire d’être bien relié à soi.

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7 réflexions sur “Le rire en différé

  1. Merci beaucoup pour cet article, j’ai enfin l’impression de trouver une réponse à ces fameux problèmes de lenteur et d’accès mémoire qui me handicapent quotidiennement.

    J'aime

  2. j’ai de la répartie quand il s’agit de discussion autour de l’humour car il s’agit d’un de mes centres d’intérêts, et dans ce cas la répartie c’est la forme: l’humour. mais quand il s’agit d’agression (ou de discussion « accusatrice ») je perds toute répartie car la répartie est sur le fond.
    souvent j’ai besoin de temps pour répondre et plus le sujet fait appel à des « données de références » que j’ai emmagasiné plus le temps est long.
    merci pour cet article.

    Aimé par 2 personnes

  3. Analyse très pertinente qui correspond trait pour trait à ce que vit et ressent mon fils. Lorsqu’on lui propose une activité, il y a toujours un temps de latence avant qu’il n’accepte ou refuse. Il en va de même pour la douleur, ce qui donne l’impression qu’il y est insensible d’une manière presque hallucinante. Un jour, exemple entre cent, il s’est tordu la cheville en descendant un trottoir sans que nous ne le remarquions. Il continua à marcher sans la moindre gène apparente durant une bonne demi heure jusqu’à la maison. Ce n’est qu’en retirant sa chaussure que nous avons découvert sa cheville enflée. Il avait une entorse…

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