D’yeux que ce test est inadapté ! (Titre nul pour test inepte)

oeil de boeuf

Ok, le titre est complètement idiot, mais j’assume ! Ce qui compte, c’est ce qu’il y a dans l’article. Et vu que ça parle d’un test que je trouve idiot lui aussi, titre et sujet abordé seront assortis.

Voici un test que les centres autisme et les psys font couramment passer aux personnes venant pour une évaluation.

Voir ici : http://www.cygnification.com/test-d-empathie/

Ou ici : http://fgimello.free.fr/documents/empathie.pdf

Il s’agit d’un test élaboré par Simon Baron-Cohen, censé évaluer les capacités d’empathie. Il est basé sur la reconnaissance des expressions des visages et se compose de photographies de regards. Le sujet doit choisir entre quatre propositions.

Pardon pour mon outrecuidance, mais voici encore un test semblant avoir été élaboré sur l’observation des autistes mâles, qui oublie que les autistes femelles sont globalement beaucoup plus performantes dans la reconnaissance des regards, même si elles ne les regardent pas « dans la vraie vie », du moins pendant les conversations.

Un test sexiste ? Possible… Il tient compte de difficultés plus spécifiques aux garçons et aux hommes, ignorant l’expertise des femmes à intégrer certains éléments de socialisation afin de compenser leur cécité sociale.

Là encore, et pour illustration, je vais parler de moi, par non-brilisme et surtout pour fournir un moyen de comprendre en quoi ce test ne peut être recevable pour évaluer la plupart des adultes en général, et de sexe féminin en particulier.

D’abord, cela fait des années que ce test – élaboré en 2001 – circule sur le web. Je le connais quasiment depuis son origine, en anglais. Il n’a été traduit en français que récemment.

Il m’a toujours exaspérée, pour diverses raisons.

D’abord, c’est un questionnaire à choix multiples, où les choix proposés ne correspondent pas exactement à ce qu’on y voit. Alors cela amène à devoir cocher une case par défaut.

Aussi, la plupart des photos présentées sont des clichés émanant de films. Ce sont majoritairement (voire totalement) des regards joués par des acteurs. Or les acteurs, leur boulot est de faire semblant, de simuler des émotions ou sentiments, avec plus ou moins de réalisme, et selon des codes culturels propres à leurs publics : les expressions des visages nord américains, par exemple, sont sensiblement différentes des expressions des visages Français. Et si ces clichés étaient des photos prises sur le vif, dans la vie réelle, leur aspect serait certainement très différent.

Observez bien la différence entre les émotions simulées du cinéma, et celles qu’on peut voir dans la réalité, comme par exemple sur les photos des reportages, quand les « acteurs » ne se doutent pas qu’on les photographie.

Ensuite, ce sont des photos, donc des regards statiques. Il est très facile de s’entraîner à mémoriser les fondamentaux des expressions figées.

Selon le Dr Bruno Gepner, ce ne sont pas tant les expressions qui échappent aux personnes sur le spectre de l’autisme, mais la rapidité avec laquelle celles-ci apparaissent et disparaissent sur les visages. On sait maintenant que le « recrutement » sensoriel élevé des autistes, et leur déficit d’inhibition latente tend à ralentir le traitement de leurs perceptions. Ce qui, d’une part, ne leur laisse pas le temps de les percevoir (du fait qu’ils ne regardent pas facilement les yeux, voire les visages), et d’autre part leur rend l’apprentissage de leur identification facile.

Or si toutes les personnes avec autisme n’ont pas conscience de leur difficulté de reconnaissance des expressions, certaines l’ont, et le plus souvent les filles qui, malgré leur cécité sociale, ont envie de se socialiser et fournissent des efforts.

Pour nourrir ces efforts, elles se documentent à leur façon. Elles observent les images, dessins, photos, films… passent des heures à regarder, à chercher ce qui leur échappe, pour compenser. Et comme les aspies et autistes de haut niveau sont nantis d’une intelligence normale à supérieure, elles peuvent tout à fait apprendre à reconnaître les expressions.

Pour les garçons, c’est moins fréquent. Peut-être du fait de la pression sociale moindre à leur sujet ? On attend plus des filles qu’elles se comportent de façon intuitive, harmonieuse en société. Ainsi, un garçon qui commet une maladresse sociale serait plus facilement pardonné qu’une fille. Alors de gré ou de force, les filles seraient amenées à se débrouiller pour améliorer leur perception des émotions sur les visages. Si c’est plus contraignant pour elles, c’est finalement un avantage. C’est ainsi qu’elles peuvent développer une expertise exceptionnelle en ce domaine.

oeil

Très petite, j’avais une prédilection pour le dessin. Tout mon temps libre y passait. Étant issue d’une famille comportant quelques bons dessinateurs, j’ai très tôt baigné dans un environnement fait de papiers, de crayons, de couleurs et d’images. Dès trois-quatre ans, ma sœur m’avait appris à dessiner des visages et à y repérer les expressions pour les reproduire. Elle m’avait appris que les yeux rieurs avaient leurs paupières inférieures remontées, cachant une partie de l’iris, que la lassitude produisait l’inverse, avec les paupières inférieures qui s’affaissaient, que la colère contractait les sourcils vers le centre, etc. Les commentaires de ma famille devant la TV évoquaient souvent les expressions des visages à l’écran. Cela faisait même l’objet de débats animés entre les « grands » de ma fratrie et mes parents. Ma mère avait plein de théories là-dessus, elle qui avait aussi, sans doute, eu au départ de sa vie quelques difficultés. Elle en parlait beaucoup : Untel avait l’air abattu parce que ses yeux étaient cernés, Unetelle semblait espiègle parce que ses sourcils se levaient en même temps que ses paupières inférieures, tel autre semblait antipathique parce que ses yeux étaient mi-clos… etc. Tout était passé au crible. Je suis issue d’une famille de bavards, où tout se dit en direct, où tout est commenté, de façon plus ou moins fantaisiste mais qu’à cela ne tienne : ça cause dans les réunions de famille, et ça cause fort, ça s’engueule, ça s’invective parfois, ça rigole fort… un vrai cauchemar pour d’éventuels intrus… et une grosse fatigue pour certains d’entre-nous ! Mais c’est là-dedans que je suis née et je ne le regrette pas, car j’y ai beaucoup appris.

Être autistoïde, c’est tout devoir apprendre. Alors tout est bon à prendre, même ce qui est pénible parfois.

J’ai passé toute mon enfance, mon adolescence jusqu’à l’âge adulte, à dessiner des yeux. Des yeux partout, des yeux tout le temps… C’était mon intérêt graphique restreint. J’en ai dessiné des milliers, des dizaines de milliers… j’en avais plein mon cartable, plein mes cahiers, plein mes carnets… J’en dessinais même sur mes vêtements ! Et comme je les faisais « bien », c’est à dire de façon très réaliste, quasi photographique, mes « camarades » d’école m’en demandaient, m’en redemandaient. J’étais devenue la machine à fournir des yeux : des yeux tristes, des yeux rieurs, des yeux las, des yeux perçants… Je n’intéressais les autres que pour cela et comme je n’intéressais personne pour le reste, je n’avais que ça pour tenter de tisser de maigres liens avec les autres enfants. J’étais l’intello mal tolérée des autres, alors fournir quelques yeux ou paires d’yeux aux autres gamins était un moyen de me faire accepter, d’éviter quelques maltraitances, d’acheter aussi un peu de respect. Car ce respect n’était pas évident à acquérir pour moi, qui ne savais rien faire d’épatant pour les autres : je ne savais pas courir, choper une balle, jouer à l’élastique, sauter à la corde, je ne savais pas raconter d’histoires, je n’avais que mes connaissances en entomologie et minéraux à fournir à des oreilles sourdes à tout enseignement théorique.

oeil statue

Pour changer un peu, j’avais eu ma période « yeux de statues antiques », aux globes dépourvus d’iris, mais ça n’a pas pris auprès des autres : la sculpture antique ne les intéressait pas. Ils voulaient de la reproduction photo, comme sur les posters de leurs idoles. Alors j’avais remis mes yeux de statues au placard. Pourtant je les aimais bien : je me mettais pour défi de représenter des yeux sans iris, mais en suggérant l’orientation du regard, juste par le positionnement des paupières. Subtil !

J’étais donc super fortiche en yeux, faute de l’être en jeux de cour de récré.

Et voilà comment une gamine, incapable de percevoir les expressions sur les visages, car ne regardant pas les yeux des gens, fut capable de développer une expertise en ce domaine. Ceci étant valable pour bien d’autres situations de la vie sociale, où les lacunes originelles peuvent se trouver compensées par un intérêt restreint : les yeux, la psycho, les ouvrages d’initiation à la communication verbale et non verbale… les sciences humaines en général.

Pourtant, les yeux des gens à qui je parle ou qui me parlent, je ne les regarde que dans les silences entre les paroles. Si je regarde les yeux, je perds le fil de la conversation. Je m’y sens trop absorbée pour pouvoir soutenir le regard en même temps que les paroles, alors j’évite. Les yeux me fascinent, m’engloutissent, voire me causent des maux de tête. C’est trop intime, j’y vois trop de choses. Même phénomène que pour les animaux pris la nuit dans le faisceau des phares d’une voiture. C’est l’un ou l’autre, mais jamais les deux. Je regarde la bouche, le nez, le mouvement des mâchoires. De plus, cela m’aide à pallier mon agnosie auditive. Et la bouche, la denture des gens me fournit assez d’informations pour les percevoir.

Je ne sais pas faire plusieurs choses en même temps, regarder et entendre simultanément. Et dit comme ça, c’est plus simple. Comme aurait-dit mon ex belle-mère : « pas besoin de tortiller du cul pour chier droit ! ». Ok ok la fascination, tout ça… mais en fait, c’est juste que mon cerveau ne peut pas être au four et au moulin en même temps. C’est basique.

Et quand je lis des (imbéciles de) psys de tous poils prétendre que les autistes « ont peur » de regarder dans les yeux, j’ai envie de leur coller des baffes. NON ! Les autistes n’ont pas peur de regarder dans les yeux, bordel ! C’est juste qu’ils ne savent pas comment faire. Et en poussant un peu plus dans le réalisme : ça les emmerde, ça les stresse, ça les gonfle, ça les gave, point. Alors allez vous rhabiller avec vos surinterprétations à la c… noix, et cessez de prendre les autistes pour des poltrons qui auraient la trouille. Ça n’a rien à voir !

Alors voilà. Quand un professionnel de centre expert propose un test de reconnaissance des regards tels que le « Baron-Cohen » pour détecter un éventuel déficit de reconnaissance faciale, il ferait bien, préalablement, de se renseigner sur le passé du client !

En tous cas, ce test, je me suis amusée à le passer des dizaines de fois depuis le début des années deux-mille. En râlant à chaque fois à cause des propositions fournies, qui ne correspondaient pas à ce que je voyais, que je trouvais ineptes car j’y voyais trop de choses ou pas assez. Mais à force de le passer et de le repasser, en anglais d’abord jusqu’à ce qu’il soit traduit en français, puis en français… je connais les « bonnes » réponses quasiment par cœur.

Ainsi, si un praticien veut encore me le faire passer, je ne pourrai que refuser. Je crains même que ça me mette de mauvais poil. Pour toutes ces raisons. Mais est-ce que je serai capable d’expliquer pourquoi oralement ? Ça, c’est une autre paire de manches… Et est-ce que le psy sera disposé à m’écouter, à admettre mon objection, à accepter mon refus… ? Pas gagné.

De mon point de vue, ce test est stérile : les informations qu’il apporte ne sont pas exploitables. Il faudrait cesser de l’utiliser, ou alors ne l’utiliser qu’après avoir expressément demandé (de préférence par écrit) aux personnes si elles le connaissent déjà et si elles ont appris… ce qui me semble inapplicable.

Pour que ça marche, pour construire un test de reconnaissance des expressions qui tienne la route, il faudrait que ce soit en format vidéo, uniquement à partir de documentaires-reportages mettant en scène des vraies gens, et jamais des acteurs. Là, oui. Ce sera un test fiable.

Je ne comprends pas qu’on puisse encore faire passer des batteries de tests à ce point dépassées.

© Blandine Messager – février 2016

 

Ajout du 4 mai 2016 : Je viens de prendre connaissance d’un article remarquable qui traite de ce sujet (en anglais) : Don’t ever assume autism researchers know what they’re doing.


Voir à ce sujet : http://www.resodys.org/IMG/pdf/cours_du_trbles_apprentissages_mai2012.pdf

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4 réflexions sur “D’yeux que ce test est inadapté ! (Titre nul pour test inepte)

  1. Oh merci ,merci, merci !! Je viens de le faire (il y a quelques jours ) et de faire un autre test de ce baron Cohen (fichu baron hé !! ) qui m’a vraiment mise en rogne , tant tout est calqué sur un modèle masculin vraiment caricatural ! Ah ah ah , ce que m’a retournée et agacée !! :-/ Du coup ,un grand bonheur à lire cet article !! (Merci ) Je ne sais pas officiellement si je suis asperger , je sais que je suis HPI , je pense que toute ma famille est asperger (petite famille une fille et un mari ) , et nous savons que nous sommes HPI tous trois … Mais nous le sommes forcément différemment , évidemment … Je suis bien d’accord , ce test des yeux est vraiment stupide , il m’a halluciné !! °c° J’ai toujours aimé dessiner des yeux petite et ado , même si aujourd’hui je peins de l’abstrait , j’aime toujours autant en dessiner comme ça ,  »pour moi » , et ce test propose des regards de comédiens ou de comédiennes complètement typés et exagérés, et puis il est très long et sans intérêt…

    Merci beaucoup de cet article , je trouve ça à la fois flippant et soulageant , un soulagement parce que je me sens comprise et confortée (oui parfois,ça ne fait pas de mal… ) et flippant de savoir que ce test peut être utilisé par des pros… Brrr… Au passage j’ai halluciné que ces tests , par ce baron (maudit baron ! ) soient conseillés sur un blog le plus en vue via google d’une femme asperger qui tient un blog très en vue … Ravie de vous avoir trouvée via l’association des femmes autistes. (Ouf ! )

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    J’ai passé ce test lors de mon évaluation. En fait il s’agit du seul test dont le résultat n’entrait pas dans la cotation autisme/Asperger parmi ceux que j’ai passés. Ce qui a intéressé la psy par rapport à ce test n’a pas été les résultats en tant que tels, mais la façon dont j’ai procédé pour arriver aux réponses. Par rapport à ce test, les personnes non autistes/Asperger vont arriver aux réponses généralement par intuition (soit de manière plus directe), là où une personne aspie qui obtient un score similaire va obtenir les réponses en réalisant l’exercice essentiellement par élimination (analyse, déduction…)

    Je n’ai pas encore tout lu, mais je trouve ce blogue bien intéressant 🙂

    Aimé par 1 personne

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